Tumulto

Tumulto

Cher André Pratte,

Aujourd’hui, je vais faire comme le tabloïde dont tu es l’éditeur et je vais complètement ignorer la situation en Espagne (bon, c’est pas entièrement vrai, j’ai fait une image, et vous, vous avez publié un article assez mièvre où vous avez pris bien soin de ne pas montrer de policiers en train de taper allégrement dans la foule – j’avoue que ça fait mauvais genre et ça pourrait nuire à votre narrative. Les émeutes en Grèce, ah ça par contre, ça vous fait de belles photos de policiers stoïques sur fond de brasiers, juste ce qu’il faut pour effrayer votre lectorat et les rassurer dans leur vision individualiste du monde.)

Parenthèse à part, je voulais te parler de ton plus récent éditorial (c’est marrant, sur la version cyberpresse, on peut lire “Le vrai problème André Pratte”, à une virgule près on a quelque chose qui se rapproche de la vérité). Je sais que vous travaillez d’arrache-pied pour faire avaler des couleuvres et défendre le petit 4% (excellent d’ailleurs comment vous combinez tout ce qui gagne au dessus de 130 000$ par an dans une même classe sociale), mais le vrai problème, à mon humble avis, c’est que tu confonds valeur financière et valeur humaine.

La vie de celui qui gagne 9,90$ de l’heure vaut autant que celle du gros patron qui fait au dessus de 500 000$ par an. Les deux doivent manger, combien de temps crois-tu que le premier consacre à payer pour ses denrées alimentaires, comparativement au second? Tu sais André, au Québec, on apprenait à la petite école que les besoins primaires de l’homme étaient de se loger, de se vêtir et de se nourrir. Mais ça commence à devenir difficile pour certains d’y arriver, pas nécessairement faute d’effort. Par exemple, naître dans la famille Desmarais et naître dans une famille dysfonctionnelle ne sont pas des situations égalitaires si tu veux conserver ton modèle de société où tu considères que la richesse monétaire est la seule définition du succès et la preuve de la persévérance et de la détermination de son bénéficiaire.

Aussi, tu dois te dire que toi, tu travailles fort pour ton salaire. Tout les jours, tu te lèves et tu te rends au bureau pour y écrire tes magnifiques textes. Tu es bien rémuneré par tes patrons parce que tu dévies rarement de la narrative officielle qui est rentable pour eux. Mais soyons honnêtes un instant, tu t’asseois sur une chaise et tu tapes mollement sur un clavier pendant une grosse heure (si ça t’en prend plus pour le niveau de ce que tu écris, tu as un sérieux problème). La petite serveuse au resto où toi et tes collègues allez dîner doit rester debout toute la journée, rester souriante et cordiale même avec les clients qui lui manquent de respect et transporter plusieurs plats à la fois sans les échapper. Elle fait une fraction de ton salaire. Qui fait le plus d’efforts ici? Et elle ne paie probablement pas d’impôts, elle fait donc partie de ces misérables sangsues qui obligent les vrais contribuables à sacrifier de plus en plus de leurs précieux revenus pour que cette ingrate puisse avoir accès à un certain niveau de scolarité et à des soins de santé gratuits.

Mais bon, c’est pas grave, je sais que vous êtes limités par votre perception du monde, c’est dur de regarder à l’extérieur de la bulle et de voir la vie comme autre chose qu’une partie d’Hippos Affamés.