Le Voleur

Le Voleur

   Quand je dessine, je ne pense pas au dessin qui s’ébauche devant moi. Je réfléchis à autre chose en ajustant machinalement les endroits de l’image qui paraissent à mes yeux ne pas fonctionner, sans que cela soit un effort conscient. De plus en plus, en me dirigeant vers l’abstraction, j’ai tendance à oublier un peu mon sujet de base, pour autant qu’il existe, me laissant plutôt guider par le raccord de différents plans de couleurs ou de lignes qui s’entrecroisent pour faire place à de nouveaux espaces de possibilités.

Je me demande si c’est possible d’imaginer une autre humanité fonctionnelle. Une civilisation où il n’y aurait pas de crimes de convoitise puisque la seule valeur reconnue serait celle du potentiel de l’individu appliqué à l’amélioration de la vie de tous. Pas une simple attribution de fonction à remplir pour faire tourner une machine qui distribue des cadeaux à une strate plus élevée, avec la vague promesse de recevoir (peut-être, si on est sages) ces mêmes cadeaux un jour, mais plutôt une adaptation de la société aux aptitudes de chacun, cet ensemble se transformant sans cesse pour ressembler au tout.

En peinture, on efface jamais, pas de retour en arrière, chaque trait est utilisé pour parvenir à un résultat que l’on ignore en appliquant les couches successives de matière. Ce qui peut paraître raté au premier coup-d’oeil devient bientôt quelque chose que l’on ose plus toucher, de peur de perdre ce que l’inconscient réussit si bien. On se demande en regardant la tache dégoulinante si l’on devrait mieux définir ce qu’on y voit, et puis on recule, pourquoi, puisque nous le voyons?

Ces moments face à la création, ils ne s’achèteront jamais. Quand je vois ces messieurs en costumes parler des montants que contenaient les enveloppes, 10 000, 50 000, 90 000, beaucoup de zéros en fait, je me dis que c’est un autre monde. Une réalité où tout se marchande, où l’on tue un homme pour un zéro de plus. C’est un univers terrifiant que l’on cherche à tout prix à conserver en excusant ses horreurs, en épongeant le sang avec du divertissement de moins en moins pertinent. Il viendra pourtant un moment où nous en saurons trop nous aussi; peut-être que la commission Charbonneau nous donne l’exemple, peut-être que si nous dévoilons tous ce que nous savons maintenant, demain ne sera pas trop tard.