Tenace

Tenace

Tenace

  Quand j’étais plus jeune, j’aimais bien rentrer à la maison à pied aux petites heures du matin. J’étais attiré par le silence et la paix d’une promenade sous les étoiles sur des chemins déserts. Je me souviens d’un soir, le ciel était si clair et l’on pouvait y voir quelque chose de surprenant, comme une lueur en forme de triangle; c’était une comète qui passait et comme je n’avais rien lu à ce sujet dans les journaux, je me suis permis de rêver un moment que j’étais pour cet instant le seul à la contempler. C’était un sentiment grisant et primitif dont j’ai toujours été friand de nature.

Puis je me suis fait interpeller par des policiers en patrouille. Ça m’arrivait très souvent à l’époque, avec mes cheveux longs et mon imperméable noir un peu trop grand pour moi. Parce que je marchais, j’étais louche, qu’est-ce que tu as dans ton sac, un peigne, un beigne?, non un PEIGNE, pourquoi tu marches comme ça, pour rentrer chez moi, pourquoi tu marches, ben j’aime ça marcher, il est tard pour ça non? C’est difficile de s’expliquer avec quelqu’un qui ne pourra jamais te comprendre.

Quand je les vois tous alignés, je sais qu’ils ne liront jamais les pancartes, ils n’écouteront pas les slogans, ils ne répondront jamais aux tentatives de contact humain de la part des manifestants. Dans leur tête, il y a un film qui tourne, un film où les bons et les méchants sont déjà bien identifiés, c’est un mauvais film mais ils n’ont pas beaucoup de goût. Ils n’attendent qu’un geste de la part de leur supérieur hiérarchique pour se mettre en marche et frapper, punir tous ceux qui sont assez différents pour venir protester dans la rue au lieu de s’adonner à une activité plus productive, comme travailler ou consommer.

Aujourd’hui ils étaient là pourtant, eux-mêmes dans la peau d’un revendicateur, un peu niais avec leurs tuques rouges. L’ambiance était très détendue, ils savaient très bien que personne n’allait les charger à cheval ou leur tirer une balle de plastique. Certains étaient là avec leur famille, un enfant brandissait une pancarte où l’on pouvait lire qu’il aimerait passer plus de temps avec son père. Désolé gamin, papa est occupé à brutaliser les enfants des autres.